-Vous ferez régler cette affaire au plus vite. Je ne veux plus entendre parler de soulèvements royalistes en France. Il est grand temps que la guerre civile s’arrête, aussi je vous donne les
pleins pouvoirs pour mater la rébellion.
Ainsi parlait Bonaparte premier consul, à la tête d’une France déchirée entre ses partisans, les républicains et les royalistes. Pour régler au plus tôt le problème, il avait doté son aide de
camp des pleins pouvoirs pour ne plus avoir à en entendre parler.
-J’ai déjà prévu un plan, me doutant que vous me confieriez cette mission. Il faudra les leurrer avec un soi-disant transport de fonds ou faire pénétrer un espion jusqu’à eux, quelqu’un qui soit
assez doué pour gagner leur confiance.
-Agissez comme vous l’entendez, mais rapidement.
Quittons maintenant le confortable fauteuil et le non moins agréable bureau qui abrite en son sein le futur empereur des français pour avancer le temps de trois jours et emprunter une petite
route qui ondoie et s’étire entre deux rangées d’arbres vendéens. Le simple passant ou voyageur qui emprunterait cette route ne la différencierait en rien des autres sentes de la région, mais
l’auteur, lui, distingue entre les feuillages quelques paires d’yeux qui observent et scrutent les alentours. De temps en temps, un cavalier approche et une chouette déchire le silence de sa
morne plainte. Le chant de l’oiseau sort en fait de lèvres humaines ; c’est le signal qu’un ami approche.
Ce chemin si solitaire et pourtant si peuplé se nomme la route des quatre vents. Elle est le point de réunion et de coordination de la célèbre bande royaliste de Mirène, dirigée par Andréa et
Joachim, les deux frères qui ont donné leur nom au groupe.
Andréa de Mirène, petit, blond et d’un visage angélique, venait tout juste d’atteindre les 19 ans. Cependant, sa petite taille et la beauté de ses traits ne l’empêchaient point de se montrer
supérieur à beaucoup de jeunes gens par le courage, la force physique et une adresse incroyable au tir. C’était Hercule avec des mains de femme. Joachim, son frère, avait 21 ans. Pétri dés
l’enfance au culte de la monarchie, il défendait avec cœur et loyauté ses convictions. Joueur, rieur, toujours galant bien que colérique par moments, il était devenu le cœur de sa troupe pour son
caractère jovial. Il en était devenu le cerveau par son intelligence, sa force de volonté et sa perfection à l’escrime ou au tir. Grand, brun, les lèvres charnues, les yeux magnifiques, il était
aussi beau que son frère mais d’une beauté toute différente. Le contraste entre les deux était saisissant. Ils étaient par ailleurs inséparables, et Andréa n’était entré dans la bande que pour ne
pas quitter Joachim. Peu connus en Ile de France, nos deux compagnons étaient d’une popularité inquiétante en province. Aussi le premier consul Bonaparte commençait à s’irriter de cette force
osant lutter contre lui.
Pour le moment, tous les compagnons de Joachim de Mirène étaient réunis autour de lui dans une grange à l’abandon qui leur servait de repère. Le chef prit la parole :
- Vous savez que notre puissance et notre popularité s’accroissent de jour en
jour. Un prince de la maison de Bourbon doit venir en secret d’Angleterre pour soutenir notre lutte. Nous devons vaincre ou mourir. Je pense que nous avons la force d’attaquer la diligence
chargée d’or en provenance des caisses de l’état, qui doit passer par la route de la vielle église demain au coucher du soleil. Puis nous…
Le cri de la chouette l’interrompit, une porte grinça, des éperons frappèrent le sol.
- Ah ! C’est toi, Andréa, c’est toi, mon frère ! Quelles nouvelles nous
apporte-tu ?
- Une bien mauvaise. Aymeric, notre espion, a appris que cette soi-disant
diligence chargée d’or ne serait qu’un piège pour nous arrêter tous. Elle sera pleine de soldats.
- Cette mauvaise nouvelle n’en est pas une. Sais-tu ? Nous allons l’attaquer
avec toutes nos forces, et si Aymeric a raison, nous vaincrons.
- Mais cela coûtera la vie à de pauvres soldats pères de famille…
- Mon frère, est tu prêt à sacrifier ta vie pour notre cause ?
- Oui.
- Alors pourquoi ces soldats ne seraient ils pas prêts à faire de même pour la
leur ? Ils connaissent leurs risques. Non, nous attaquerons cette diligence, et pas de quartier.
- Tu as raison, mais je crains quelque malheur.
- Quel malheur pourrait il nous arriver ?
- Tu es encore et toujours la voix de la sagesse, et je ne suis qu’un enfant à
côté de toi. Pardonne moi ces pressentiments de femme, que vous ne prendrez pas pour de la peur, du mois je l’espère.
- Nous te connaissons comme vaillant et courageux. Ne t’inquiètes pas pour
cela.
Ainsi, l’aîné avait convaincu le cadet, qui comme toujours suivait avec une docilité surprenante les ordres de son frère.
Le lendemain, au coucher de soleil, la route de la vieille église semblait aussi calme qu’à l’accoutumée. Seulement, cette apparence de calme cachait une véritable d’hommes circulant en tout sens
tout en suivant des ordres informulés. D’un geste, d’un signe, Joachim était écouté, Joachim était obéi. Puis le silence, brisé un moment par les bruits de pas de cette armée composée d’une
vingtaine de personnes, se rétablit. Le chef tendait l’oreille.
Au bout de quelques minutes, il laissa échapper une exclamation d’enthousiasme. Le bruit d’un galop allait en s’amplifiant sur le sol caillouteux. En silence, chaque homme se masque puis se place
en travers de la route. Joachim, le seul à cheval, reste sur le côté, prêt à accoster la diligence. Il arme ses pistolets, tous font de même. La diligence a aperçu les hommes, elle ralentit puis
s’arrête. Le chef en ouvre la porte. Aussitôt en sort une violente décharge de mousqueterie qui tue la moitié de la bande. Des dix survivants, tous sont immédiatement capturés sans avoir le temps
de faire un geste de défense, sauf notre héros, dont le cheval s’emballe. Il a beau faire des mains et des éperons, le cheval part au grand galop droit devant lui sans que rien ne puisse
l’arrêter. Au bout de plusieurs heures de course effrénée, le cheval finit par tomber raide mort. Joachim, seul et à pieds, inquiet du sort de ses compagnons, finit par demander l’asile dans
la première ville rencontrée et décide de partir pour Paris à l’aube, puisque c’est forcément là bas que seront jugés ses compagnons.
En place de grève, les habitants sont réveillés par des coups de marteau. Peu à peu, des groupes se forment autour de grandes affiches, qui annoncent les « festivités de la journée ».
Devant un de ces papiers, une femme plaisante :
-eh, vous avez vu ? Ils vont décapiter de Mirène et sa bande! Ca va être beau à voir !
-Marion, tu es fiancée, je te rappelle !
-Et alors ? Ils vont couper le cou à une poignée de beaux aristocrates, moi je veux voir ça !
Sur un banc au soleil, le visage pâle et les yeux cerclés de bistre, un jeune homme contemple avec mépris toute cette populace qui s’empresse autour des panneaux d’affichage comme si une fête
foraine était annoncée. Il soupire et se prend la tête entre les mains. Il a failli. Par sa seule et unique faute, il va être la cause de neuf morts infâmantes, tandis que lui seul en réchappe.
Fatalité ! Joachim réfléchit. Se dénoncer à la police pour mourir avec eux, ou vivre pour la vengeance? La vengeance froide et implacable qui poursuit son ennemi sans relâche pour tuer ou
être tué… Que choisir ?
Les heures passent sans que Joachim n’y fasse attention, la place se remplit sans qu’il n’en voie rien. L’heure de l’exécution arrive. Soudain, un bruit de pas de chevaux le fait sursauter. C’est
la lourde machine qui apporte les malheureux jusqu’au lieu de leur dernier soupir, l’infâme charrette qui seule avait pu faire trembler la dernière reine de France et qui continue inlassablement
son oeuvre. Le jeune homme se redresse et, à force de coups de coudes et d’excuses, finit par arriver au premier rang de la foule. Quel contraste entre le sombre et froid échafaud et ce peuple
agité, tourbillonnant, joyeux !
Les condamnés s’avancent avec calme, le sourire aux lèvres. Tous sont décidés à bien mourir. Seul Andréa semble inquiet et scrute la foule de son doux regard, qui n’étincellera bientôt plus. Mais
tout d’un coup, le jeune homme sourit et ses yeux s’humectent de larmes. Le regard brun et le regard bleu se sont croisés, les deux frères se sont regardés dans les yeux. Ceux du plus jeune
remplis d’amour et de pardon, ceux de l’aîné étincelants d’un sombre éclair de vengeance. Si Bonaparte avait été là, il aurait pardonné en voyant ces yeux si bleus et si limpides priant ces
yeux si noirs en faveur de leur bourreau. Mais Bonaparte n’est pas là, Bonaparte poursuit sa route, Bonaparte suit son étoile.
La main de Joachim se crispa sur son poignard sans que lui-même s’en rende compte. A demi fou de douleur, il se serait cent fois précipité vers l’échafaud si le doux regard de son frère ne
l’avait maintenu.
Les neuf amis moururent l’un après l’autre, Andréa le dernier. Au moment de poser sa tête sous la guillotine, il prononça ces mots, envolés par le vent et que ne recueillirent que les
anges : « aimez vos ennemis. Frère, pardonne à ton frère. Une nouvelle aire se lève, Bonaparte, salut ! Tous ceux qui voudront te briser seront brisés. Tu es prédestiné. Frère,
pardonne lu… » Le couperet tomba, entraînant le reste de sa phrase dans le néant. Elevant alors sa main vers le ciel, sur le corps de son frère, Joachim jura vengeance au sang de sa famille.
La nuit était tombée sur une vieille bâtisse de style renaissance, placée boulevard saint Germain, et qui semblait dormir. Les volets étaient clos et la maison paraissait à l’abandon.
Cependant, un habile observateur aurait pu y deviner la vie en voyant un très fin rai de lumière filtrer à travers l’une des fenêtres du premier étage. Empruntons l’élégante allée gravillonnée
menant à la porte d’entrée et entrons. Nous arrivons dans une entrée dallée de pierre brute ; de chaque côté de la porte se dresse un sofa de cuir noir devant lesquels sont posées deux
tables de marbre blanc. Sur le mur d’en face, une bibliothèque présente au visiteur de très nombreux volumes rouges dorés à l’or fin. Sur le même mur, à droite et à gauche, deux escaliers de bois
étalent paresseusement leurs marches d’ébène. La pièce est sobre et élégante, d’une propreté méticuleuse mais déserte. Empruntons l’escalier de droite. Celui-ci donne dans une antichambre
également déserte, tendue de velours rouge brodé d’or. Sur le mur de gauche est un bureau, encombré de coupures de journaux. Un masque et un revolver paraissent avoir été jetés sur le fauteuil
également rouge et or qui se place devant le meuble. Aux murs sont accrochée une cinquantaine d’armes en tout genre, de l’épée damasquinée au fusil de chasse en passant par le sabre d’abordage.
Contre la façade de droite, un énorme coffre de fer forgé expose ses trois cadenas comme un défi à d’éventuels cambrioleurs. Enfin, en face de l’escalier se dresse une porte.
La porte passée, la chambre nous apparaît. Toute tendue du même tissu que l’antichambre, sauf qu’ici tout est bleu, elle est
désordonnée et poussiéreuse, comme si elle avait été désertée par les serviteurs. Sur le lit à baldaquin, dont les draps sont défaits, Joachim est assis. Il a les yeux cernés de noir et joue avec
un pistolet deux coups.
Peu à peu, des larmes se mettent à couler sur ses joues pour la première fois. Il rêve. Il rêve au tombeau de sa mère, morte
alors qu’il n’était qu’un tout jeune enfant. La mort a fermé ses prunelles quand il avait 5 ans. Il rêve à la terre qui recouvre le corps de son père, qui, après avoir survécu aux batailles
rangées, n’a pas survécu à la révolution et est mort trahi et assassiné par les républicains. Il songe au serment qu’il a fait à Andréa, à la mort du chef de famille, de toujours veiller sur lui
et de tout faire pour son bonheur. Mais Andréa a trouvé la tombe avant le bonheur, mais les yeux bleus d’Andréa ne brilleront plus jamais à l’heure de la bataille. Joachim a perdu la seule
personne qu’il aimait encore sur terre, Joachim a perdu sa raison de vivre. Joachim, âme froide, entité gouvernée par sa seule intelligence, s’est soudain souvenu qu’il avait un cœur quand
celui-ci s’est mis à saigner. Pour la première fois de sa vie, cet homme d’airain pleure ; lui qui a vu mourir son père et sa mère, lui qui a vu chuter la tête de son roi, qui a toujours
bravé le danger et tué sans crainte et sans regrets se désespère soudain comme un enfant. Son confident, son seul ami, son frère, l’a quitté pour l’éternité.
Puis le jeune homme semble se calmer. Il essuie ses larmes et un sombre sourire se dessine sur son visage crispé par la douleur.
Armant le pistolet, il l’appuie sur ses tempes. Le déclic de l’arme qui se charge résonne lugubrement dans le silence de mort de la maison. Soudain, des pas résonnent dans l’escalier et une main
frappe en tremblant à la porte de la chambre.
Joachim soupire, repose son arme :
- Entrez !
Un vieil homme, aux cheveux et à la barbe blancs comme la neige, aux yeux couleur de ciel d’orage et aux mains ridées pénètre dans la pièce.
- Ah, c’est toi, Marcellin, que veux tu ?
- Une lettre d’Andréa, que le bourreau m’a remise pour vous, monseigneur.
- C’est bien. Remets la moi et retournes chez toi. Tu as congé jusqu’à
demain.
- Merci, monseigneur.
Le vieillard tendit la lettre cachetée aux armes de la famille de Mirène à Joachim, salua profondément, jeta un regard plein de pitié à son jeune maître et sortit.
Notre héros tourna et retourna un instant le parchemin entre ses doigts, puis, défaisant un poignard attaché à sa ceinture, il en trancha le cachet et lut :
« Mon pauvre Joachim, la prison est bien sombre, et bien sombre également me paraîtrait la Mort si cette pâle déesse n’était pas le seuil séparant les hommes de Dieu. Mon frère, Dieu sait
combien je t’ai aimé. Dieu sait que c’est à tes côtés que j’aurais souhaité mourir, que c’est dans tes bras que j’aurais voulu lui rendre mon âme. Mais je pars, et le sombre échafaud se dresse
entre nous, que rien n’aurait dû séparer. Bientôt, je ne serai pour toi plus qu’un souvenir léger et éphémère. Te souviens tu des tilleuls de notre enfance, et du petit étang de notre campagne,
où tu m’as appris tout ce que je sais, où tu as fait le serment de me servir de père ? Il pleuvait, ce jour là, sombre présage. Mais tu as fidèlement rempli ta mission. Pardonne, mon frère,
et oublie. Je meurs avec un seul regret. Te souviens tu de Marie Claude, cette jeune fille, notre voisine du boulevard saint Germain ? Tu ne l’as vu qu’une fois, il y a si longtemps. Je
l’aimais. Son père est mort depuis peu, son frère Jehan, avec qui tu es ami, est trop insouciant Et sa mère est âgée. Je t’en prie ou plutôt je t’en supplie, protège la des dangers de ce monde,
car elle est femme et fragile. Vous êtes les deux seules personnes que je regrette vraiment, malgré mes nombreux amis. Car vous n’avez personne au monde. Car vous êtes seuls et abandonnés. Toi,
fort, et malgré ton courage, tu va vaciller. Mais ne plies pas devant l’adversité. Mais ne cèdes pas au désespoir. Vaincs le et vis. Garde espoir ! Adieu.
Andréa qui t’aimais et qui va mourir. »
Cette nuit là, Joachim décida de vivre pour accomplir la mission que lui confiait son frère. De vivre comme il le lui ordonnait. Et de laver le sang dans le sang.
Une semaine plus tard, un jeune homme d’une élégance raffinée frappait au n°5 boulevard saint germain, où demeurait la veuve de
monsieur de Rignac avec ses deux enfants. Une charmante soubrette blonde, vêtue de noir, ouvre la porte et fait entrer dans un petit salon aux murs tendus de soie blanche. Madame de Rignac y est
assise dans une bergère à fleurs brochées sur fond d’un blanc nacré. Dans la pièce, tout parait fragile et délicat à Joachim.
Après avoir salué la mère de Jehan et Marie Claude et avoir pris place, notre héros prend la parole.
- Madame, j’ai le triste honneur de vous apprendre la mort de mon frère Andréa,
dont la tête est tombée sur l’échafaud il y a quelques jours.
- Je vous présente toutes mes condoléances pour cela, j’en suis sincèrement
désolée. Je suis amie assez intime avec Joséphine, la femme de notre premier consul. Je l’ai supplié d’intercéder pour lui auprès de monsieur Bonaparte, mais ce dernier n’a rien voulu
entendre.
A ces mots, les poings du seigneur de Mirène se crispèrent et ses yeux lancèrent des éclairs. Mais la vielle femme, occupée à remplir une tasse de thé, ne s’en aperçut pas.
- Je souhaitais également vous remercier de tout ce que vous avez fait en sa faveur.
- Cela n’est rien. J’ai perdu mon mari il y a peu et je comprends votre douleur. Mais désirez vous demeurer à souper avec nous ? Mon cher
Jehan sera ravi de vous revoir et je pourrai vous présenter ma fille Marie Claude.
- Si je ne craignais de vous déranger, ce serait de tout cœur, mais…
- Ne vous inquiétez donc pas pour cela. Ce sera un plaisir. »
A ce moment précis, Jehan entra dans le salon. C’était un jeune homme de 18 ans, aux traits agréables sans être beau, aux cheveux châtain foncé et aux yeux verts, qui le faisaient ressembler à un
chat. De grande taille, mince, la taille bien prise, il faisait partie de ces gens dont l’apparence n’est que peu marquante et dont on s’aperçoit de l’existence quand on commence à se lier
d’amitié avec eux. Très intelligent, il était cependant connu pour son étourderie et son caractère désinvolte. Il menait en ce moment des études d’économie et espérait devenir magistrat ou
juriste.
Les deux amis échangèrent une franche poignée de main tandis que le jeune de Rignac adressait quelques paroles de consolation à
Joachim. Tout le monde se dirigea ensuite vers la salle à manger et prit place. Il ne manquait que Marie Claude, qui commençait à être en retard. Sa mère allait l’envoyer chercher quand elle
arriva à pas précipités. En la voyant, Joachim en eut un instant le souffle coupé. C’était une magnifique jeune femme de 19 ans, aux grands yeux bruns, aux longs cheveux presque noirs enrichis de
reflets rougeoyants, aux lèvres fines recouvrant des dents blanches comme l’ivoire le plus pur, au visage rond et aux sourcils parfaits. Elle était de petite taille, avec des mains blanches et
potelées et des pieds petits et charmants, qui se dessinaient en transparence à travers les mules qui les recouvraient.
- Pardon, mère. J’étais plongée dans un dessin et je n’ai pas vu le temps passer. Mais, nous avons un invité ! Bonjour et bienvenu,
monsieur.
- Mes hommages, mademoiselle. Je suis le frère d’Andréa de Mirène. Mon nom est
Joachim.
- Vous êtes le frère de ce pauvre Andréa ! Nous étions très amis, tous les
deux.
En prononçant ces mots, sa voix s’était brisée et le jeune homme se sentit envahi d’une jalousie intense pour son frère, sans qu’il comprenne lui-même pourquoi. Quand Marie Claude prit place à
côté de lui, ses mains devinrent moites et se mirent à trembler, tandis qu’il dévorait sa voisine de table des yeux. Lui qui n’avait auparavant jamais accordé la moindre attention aux femmes, se
sentait soudain envahi par un trouble qu’il ne comprenait pas et n’arrivait pas à interpréter. Le dîner se déroula en un éclair pour notre ami, qui serait bien resté l’éternité assis à côté de la
femme qu’aimait son pauvre frère. Si Andréa voyait cela d’en haut, il devait regretter amèrement sa lettre.
Ce soir là, le comte ne parvint pas à s’endormir. Son esprit était torturé par sa volonté de vengeance et par une passion
naissante. Les visites à la famille de Rignac se faisaient de plus en plus régulières et fréquentes, sans que la veuve prenne ombrage de voir sa
fille fréquenter le jeune homme. Peu à peu, l’amour prenait une place de plus en plus importante dans son cœur. De son côté, Marie Claude n’était pas non plus insensible à l’ami de son frère.
Elle avait aimé Andréa, mais comme une sœur aime son frère. Aussi l’avait elle pleuré. Mais peu à peu, elle se disait que si ç’avait été Joachim, elle aurait préféré se tuer avec lui plutôt que
le laisser mourir sans elle. Certes, Andréa l’aimait. Mais il n’avait jamais été payé de retour.
Les deux jeunes gens devenaient de plus en plus intimes, et souvent ils sortaient au clair de lune et allaient s’asseoir sur le
banc le plus isolé du parc attenant à l’hôtel particulier. Tandis que notre héros rêvait, la jeune femme laissait de temps en temps échapper un soupir. Il prenait alors sa main, qu’elle lui
abandonnait en silence, et les deux amoureux oubliaient un instant, l’un sa vengeance, l’autre son fiancé guillotiné dont le corps sans tête dormait sous la terre glacée.
Un jour qu’ils étaient seuls tous les deux, madame de Rignac étant sortie pour la journée avec son fils, Marie Claude, plus
belle que jamais aux yeux de son admirateur, l’avait fait entrer dans sa chambre. Là, n’y tenant plus et dévoré d’un feu intérieur intense, le comte se jette à genoux.
-Marie Claude, je sais que les conventions m’interdisent de dire ce que je vais te dire, mais je n’y tiens plus, peu m’importe. Il faut que je te l’avoue. Je t’aime.
-Relève toi, Joachim, ta place n’est pas à mes pieds, répondit la belle en rougissant.
-Ma déclaration espère une réponse. Un mot de ta bouche fait de moi le plus heureux des hommes, un mot de toi me fait mourir. M’aimes tu ?
La jeune fille soupira et demeura un instant sans répondre, puis, s’agenouillant à ses côtés, elle laissa échapper un « oui » tremblant, presque imperceptible, qui s’éteignit dans un
souffle. Mais l’oreille de l’amant entendit la réponse. Les cheveux de Marie Claude, dénoués, retombaient en cascade sur l’épaule de son amant. Leurs mains se frôlaient sans oser se saisir, leurs
haleines se croisaient. Il lui suffisait de se pencher un peu vers elle pour lui voler un baiser. Doucement, il la prit dans ses bras et rapprocha son visage du sien. Leurs lèvres se touchèrent.
Là, dans la maison déserte, ils échangèrent leur premier baiser. Enfin, comme si la bouche du jeune de Mirène la brûlait,
mademoiselle de Rignac éloigna vivement son visage du sien, mais ses mains demeurèrent dans les siennes.
A partir de ce moment, Joachim sembla vivre d’une autre vie que la sienne. Il avait oublié son serment. Il avait oublié sa
vengeance. Tous les jours, les deux amants se voyaient en cachette, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Leurs deux maisons se touchant, le jeune homme fit percer dans le mur de son parc une
porte donnant dans le jardin de son amie. Cette ouverture, percée avec art, était totalement invisible, aussi eux seuls en connaissaient l’existence. Parfois, la nuit, si la veuve avait veillé,
elle aurait pu voir une silhouette féminine sortir discrètement, se diriger vers le mur de droite du jardin, situé à l’arrière de l’hôtel, puis disparaître mystérieusement à un endroit précis.
Mais la veuve dormait, son fils courait la ville avec ses amis, et personne ne remarquait la silhouette.
Le comte se fut volontiers contenté de cette vie et eut oublié son passé si soudain, un évènement ne l’eut placé face à celui
qu’il avait juré de tuer. Un jour qu’il rendait visite à madame de Rignac, celle-ci lui remit un carton d’invitation à un bal qu’elle donnait en l’honneur de sa fille. Le jour de la fête, Joachim
arriva parmi les premiers et avait pris place à côté de Jehan quand Napoléon Bonaparte fut annoncé. A ces mots, le jeune homme blêmit et porta machinalement la main à sa longue épée. Son ami
s’était aperçu de son trouble et l’interrogea, mais il reprit rapidement son sang froid et éluda la question. Cependant, le fils de la veuve connaissait bien Joachim et, se doutant que la mort
d’Andréa avait été suivie d’une promesse de vengeance, il décida de le surveiller.
L’arrivée du premier consul fit grand bruit dans la salle, car sa visite avait été gardée secrète. Cependant, sans s’occuper du
bruit, il alla droit à l’hôtesse et la salua, puis cette dernière commença à lui présenter ses invités. Notre héros était tout près d’eux.
-Et voici tout d’abord le jeune comte de Mirène, grand ami de mes enfants, qui habite juste à côté de chez nous et nous aide chaque fois qu’il en a l’occasion. C’est un jeune homme de mérite qui
vit de la fortune de se parents, tous deux décédés, ainsi que son jeune frère.
Bonaparte fronça les sourcils. Ce nom lui disait quelque chose, mais il ne se souvenait plus où ni en quelles circonstances il l’avait entendu. Ses yeux étincelants se fixèrent sur celui qui
lui était présenté. Sous ce regard, Joachim devint livide et salua profondément pour dissimuler son trouble. A quelques pas, Jehan fixait son ami avec insistance, l’air peiné.
Ce soir là, notre héros décida de tuer Napoléon, quitte à sacrifier son amour à sa vengeance. En effet, nous croyons avoir déjà
dit que madame de Rignac était très liée avec Joséphine. Il aurait ainsi l’occasion de voir son ennemi seul à seul, quand celui-ci retournait chez lui après avoir accompagné son épouse chez la
veuve.